(French Language Special Feature) La famine irlandaise selon Henry George: une tragédie de l’injustice foncière

Editor’s note: This article is published in its entirety in French for the international audience. Contact us at dailyrenter@gmail.com if you would like to request any English translations of “The Irish Famine According to Henry George: A Tragedy of Land Injustice” from the author.

La Grande Famine irlandaise (1845–1852) est l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire moderne de l’Europe. Officiellement déclenchée par le mildiou de la pomme de terre, elle causa la mort d’un million de personnes et en poussa un autre million à l’émigration. Mais pour Henry George, penseur politique et réformateur américain, la cause réelle de cette famine ne réside pas dans la nature, mais dans les structures sociales.

Dans Progress and Poverty, Social Problems et The Land Question, Henry George développe une thèse radicale : les famines ne sont pas naturelles ; elles sont le produit de l’injustice sociale, et surtout de l’accaparement de la terre par une minorité de propriétaires.

1. La terre, monopole fondamental

Pour George, la terre n’est pas un bien comme les autres. Elle est un droit commun, un don de la nature, indispensable à la vie humaine. Or, en Irlande comme ailleurs, la terre a été historiquement accaparée par une aristocratie foncière, souvent absente, vivant à Londres ou ailleurs, sans attachement réel aux habitants ni à la production agricole locale. 

« Ce n’est pas parce que la terre est stérile que les gens meurent de faim, mais parce qu’elle est utilisée pour enrichir des propriétaires. »

En Irlande, au XIXe siècle, les paysans n’étaient pas propriétaires de leurs terres, mais locataires soumis à des rentes élevées. Ils cultivaient souvent des produits d’exportation (blé, bétail, laine) destinés aux marchés britanniques et internationaux, et ne subsistaient que grâce à de petites parcelles où ils faisaient pousser des pommes de terre — plante nourrissante mais fragile.

Dans ce pays de 8,2 millions d’habitants, avant la famine, 95% des terres appartenaient à quelques milliers de familles, principalement protestantes, et ⅓ de la population dépendait exclusivement de la pomme de terre pour se nourrir. 

2. Une famine dans l’abondance

Henry George insiste sur un fait historique souvent négligé : l’Irlande continuait à exporter de la nourriture pendant la famine. Blé, orge, beurre, bétail : tout cela quittait le pays pour alimenter l’économie britannique. Pourquoi ? Parce que les produits appartenaient aux propriétaires, et non aux paysans qui les cultivaient.

« Ce n’est pas la nature qui tue les pauvres, c’est la société. Le mildiou n’aurait jamais provoqué pareille catastrophe si la terre n’avait été monopolisée. »

Dans Social Problems, George rappelle que même en temps de crise, la richesse produite existe ; ce qui change, c’est qui y a accès. En d’autres termes, la famine résulte non d’un manque absolu de ressources, mais d’un système de répartition inique. Les Irlandais n’avaient simplement pas assez d’argent pour acheter la nourriture produite sur leur propre terre.

3. La responsabilité du système foncier

Dans The Irish Land Question, Henry George critique frontalement le système foncier, qui permettait à une élite de tirer des rentes sans rien produire. Il compare cette situation à une forme de féodalité déguisée

Il insiste sur le fait que ce système est identique dans tous les pays et que la famine irlandaise n’a rien d’exceptionnel car elle se manifeste partout. Ce n’est que l’intensité et la visibilité de sa manifestation qui change mais la sous-alimentation et les morts précoces ne sont pas limitées à l’Irlande. La famine et le désespoir touchent également les pauvres de Londres ou de New York. Ceux qui émigrent en Amérique ne viennent pas seulement de l’Irlande.

Ils viennent de tout le monde civilisé et les mêmes causes qui poussent les Irlandais à fuir leur île poussent aussi les Américains de l’Est à fuir vers l’Ouest. Les droits des propriétaires sont partout similaires et ils provoquent les mêmes effets partout. 

4. L’inefficacité des Poor Laws

Selon George, la propriété foncière est même plus contraignante en Irlande que dans les autres pays en raison des Poor Laws de 1838. Les propriétaires devaient payer un impôt (poor rate) qui servait à construire des workhouses fournissant du travail aux pauvres, en échange d’un peu de nourriture (indoor relief).  

Même si cette politique partait d’une bonne intention, ce n’était pas la bonne solution. L’impôt était calculé en fonction du nombre de locataires et les propriétaires préféraient s’en débarrasser pour éviter de payer l’impôt. Désormais, il était plus rentable pour eux de faire de l’élevage que d’avoir des locataires. Henry George décrit une situation invraisemblable où les meilleures terres du pays étaient utilisées pour le mouton et la laine tandis que les habitants affamés s’agglutinaient dans des zones incultes, près des côtes, et se nourrissant d’algues. 

5. Dumping garbage

Dans un chapitre de Social Problems intitulé Dumping Garbage (se débarrasser des déchets), il montre que les Irlandais n’ont pas quitté l’Irlande par leurs propres moyens. Des navires subventionnés par les propriétaires étaient spécialement affrétés pour se débarrasser des habitants. De cette manière, les propriétaires, qui avaient investi massivement dans le foncier américain, faisaient d’une pierre deux coups : ils se débarrassaient d’une nuisance locale et faisaient monter la valeur de leur investissement américain. 

Par ailleurs, il est démontré que le gouvernement britannique a volontairement limité l’envoi d’aide humanitaire. Charles Edward Trevelyan, secrétaire d’Etat au Trésor en charge de la gestion de la famine, a déclaré

« Le jugement de Dieu a envoyé cette calamité pour donner une leçon aux Irlandais, [et] cette calamité ne doit pas être trop atténuée. »

Travelyan était influencé par les idées du pasteur et économiste Thomas Malthus qui affirmait que la pauvreté était due à la surpopulation.

6. La solution

Dans Progress and Poverty, George débunke la thèse malthusienne et  montre que la solution n’est pas simplement d’aider les habitants ou de réguler les loyers, mais de réformer radicalement la propriété foncière.

George propose une solution claire : la nationalisation de la rente foncière par un impôt unique sur la valeur de la terre — ce qu’il appelle la “Single Tax”. Cela permettrait de :

  • dissuader la spéculation,
  • redistribuer les fruits de la terre à ceux qui la travaillent,
  • et éliminer les privilèges de la rente.

7. Une tragédie révélatrice de lois universelles

Pour Henry George, la famine irlandaise n’est pas une exception historique liée à l’Irlande seule. Elle révèle une loi sociale universelle : lorsque l’accès à la terre est monopolisé, la pauvreté et la misère s’ensuivent, même en période d’abondance. Cette idée sous-tend toute sa pensée, et il l’applique aussi bien à l’Irlande qu’aux bidonvilles de New York ou aux rues de San Francisco.

« Partout où l’accès à la terre est restreint, les pauvres souffrent. »

Conclusion: Une critique toujours actuelle

Henry George pose une critique structurelle de la propriété foncière, et suggère que les inégalités les plus violentes ne sont pas des fatalités naturelles, mais des constructions sociales. Plus d’un siècle après la parution de Progress and Poverty, The Land Question et Social Problems, sa réflexion sur la justice foncière reste d’une grande actualité.

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